P R O L O G U E : LA FIN D'UN HEROS



___Je m'appelle Link. Je vis en une modeste chaumière au toit de paille, au beau milieu d'une immense forêt. Les terres sur lesquelles elle se situe constituent la propriété de la famille royale d'Hyrule, avec qui je fus proche durant un grand moment de ma vie. Ces terres, je les ai parcourues, tantôt à pied, tantôt à cheval, bravant tous les dangers, et je les ai sauvées, aussi bien les volcans aux laves ardentes que les hauts pics enneigés, autant les vallées inondées que les déserts arides et brûlants, oui, je les connais toutes !
___Alors que, il y a très longtemps, une force du mal s'empara du royaume d'Hyrule, je m'engageai dans la folle poursuite d'un affreux orque qui avait enlevé celle que j'aimais. Nous étions à ce moment-là à la source de Toal, une sublime source d'eau claire et pure, aux reflets d'or, où nous allions échanger nos v½ux... Soudain surgit sur un énorme sanglier, plus gros encore qu'un taureau, une créature à la peau bleuâtre, répugnante, traînant derrière lui une odeur nauséabonde de chair pourrie. Il me renversa, s'empara d'Iria, puis repartit en direction de la forêt de Firone. Ces bois, car considérés comme dangereux par les anciennes générations du village de Toal à cause de quelque légende futile, étaient défendus à tous les hommes qui ne furent pas armés. Cependant, j'y allai. Ma surprise, je m'en souviens, fut sans aucun doute la plus grande que j'eusse de tous mes périples ! D'ordinaire, la forêt de Firone se sépare du comté de Toal par un ravin sans fond, ainsi qu'une muraille de roche comprenant seulement une étroite ouverture entre deux falaises. Entre ces gigantesques lames grises se dessinent quelques buissons touffus, des sapins aux cimes qui dépassent les nuages, des étendues d'herbe noire s'enfuyant au loin, entre les arbres sombres, tous aussi blafards les uns que les autres. Cette fois-ci, ce n'était pas la forêt que j'apercevais ; à la place, une sorte de mur s'était bâti, tout noir, luisant même, et sur lequel de très fins filaments de couleurs rouge et or se déplaçaient pour former de loin un cercle par-ci, un carré par-là... Ce fut une scène à la fois des plus spectaculaires, et des plus effroyables. Sans réfléchir, je posai ma main sur la muraille. A l'instant précis où mon membre entra en contact avec la surface chaude, mon bras s'enveloppa d'une sorte de liquide visqueux et noir ; qu'était-ce ? Je ne compris rien à ce phénomène. Il faut dire que je n'eus pas vraiment le temps d'y penser ; le rempart bientôt me recouvrit tout entier, en une fraction de seconde, et, sans que je n'eusse repris mon souffle ni poussé le moindre cri, m'aspira violemment
___J'eus l'impression d'avoir été traîné par quelque charrette, comme une de celles que l'on a à la bergerie pour transporter le lait jusqu'au château, et de l'avoir lâchée, dans ne pouvant plus supporter la douleur d'un raclement de mes genoux sur le sol terreux parsemés de cailloux pointus et meurtriers. Je sentis mon corps crouler sous l'effet de la chute. Puis j'ouvris les yeux.
___Où étais-je ? Les sous-bois étaient inondés d'un air ténébreux, lourd, chaud mais glacial en même temps ; je reconnaissais ces arbres, ces fougères, ces fleurs noires ; je ne reconnaissais pas le ciel orangé, sans soleil, sans lune, aux nuages noirs mais pas orageux. Je crois que je ne me suis jamais senti plus désemparé qu'à ce moment-là. Je me trouvais dans la forêt, pourtant ! Oh ! oui, je la connaissais cette forêt de Firone ; j'y avais passé presque toute mon enfance ! Cependant, ceux n'étaient plus les bois de mon souvenir... Ils n'étaient plus pareils... On les aurait dits... Changés.
___Debout sur mes genoux meurtris dans ma chute, je regardais ce paysage avec stupeur, horreur et perplexité. Aucun mot ne vint à mes lèvres. Mon esprit se sentait seulement perdu. Bientôt, les phrases furent remplacées par un cri suraigu, un cri de bête, un cri que je poussa instinctivement. Là non plus je ne compris rien du tout ; une insupportable douleur me déchira le c½ur et le crâne, un pieux enfoncé dans l'un, une hache fendant l'autre ; mes bras tombèrent au sol, devant moi ; mes mains s'ouvrirent en grand, déployant les doigts longs sur la terre froide et humide ; je ferma les yeux pour ne pas voir. Mais je les rouvris presque aussitôt, bien que je n'eusse désiré voir ni n'eus ordonné à mes paupières de se lever. Je sentis alors mon corps changer. Je ne saurais dire comment, je ne pourrais expliquer cette métamorphose, mais ce dont je suis sûr c'est que mon enveloppe corporelle changea. Puis je levai la tête, à la façon d'un animal qui regarde le soleil, et poussa un second hurlement, plus sonore que le premier, et différent aussi ; ce fut un cri de loup en détresse qui retentit dans les feuillages. Que s'est-il passé ensuite ? Je ne m'en souviens pas. Peut-être perdis-je connaissance.
___Quoiqu'il en soit, je me réveillai dans une cellule de prison. En face de moi une grille aux barreaux aussi solides et résistants que le roc. Derrière moi, à ma gauche, ainsi qu'à ma droite, d'épais murs de pierre grise, encrassés par les lichens entretenus par l'humidité. De l'autre côté de la grille, allongé à terre, contre le mur du couloir illuminé par deux lanternes pendues, un petit être difforme semblait m'observer. Jamais je n'oublierai ce regard malicieux et pourtant plein d'attrait. Je voulus l'appeler. Aucun son ne sortit de ma gorge, sinon un grognement étrange. L'être ne répondit point ; il ne s'éveilla même pas. Alors je pensa à m'approcher de la cloison de barres de métal rouillé. Je marchais à quatre pattes, car sans savoir pourquoi, je me sentais bien dans cette curieuse position. Il s'avéra que la chance n'était pas dans la même cellule que moi ; je ne pus avancer à plus d'un mètre de l'endroit où j'avais été déposé. Une chaîne sortant du sol retenait ma patte. Ma patte ?
___Le tintement des maillons résonna dans toute la pièce ; le petit être bâilla. Il venait de surgir de son sommeil profond et de revenir à lui. Il s'avança vers les barreaux mais ne stoppa pas sa marche devant eux ; alors qu'elle allait s'y heurter, la chose se dispersa en une espèce de nuage gris et traversa cette grille, puis les particules gazeuses se condensèrent pour reformer les corps de cette créature. Je ne comprenais décidément plus rien en ce monde...
___La chose était vraiment petite, moins d'un mètre de taille. Elle ne ressemblait pas tout à fait à une personne humaine, ni à un monstre ; ce qui semblait être sa peau la recouvrait entièrement et lui faisait un corps gris, mais un gris foncé, comme les cendres d'un mort mouillées par les larmes de celle qui le pleure, bien que son visage et son poitrail fussent d'un gris beaucoup plus clair, presque blanc. Ses membres étaient courts, si courts qu'elle n'avait pas de pieds, et que ses mains semblaient à peine plus grosses que des boutons de porte sur lesquels on aurait enfoncé une demi-dizaine d'allumettes fines et fragiles. Sur ses cuisses se dessinaient des lignes bleues, décrivant les courbes de son bassin avec une certaine sensualité. Sa tête, elle, m'apparut semblable à celle d'un enfant, du moins dans sa forme. Son crâne d'où pendait une natte de cheveux rouge et or, se trouvait surmonté d'une coiffe pareille à un casque abîmé, qui redescendait juste devant ses oreilles d'elfe, une partie se prolongeant sur l'½il gauche alors caché, et s'élevant au-dessus de son front en deux sortes de cornes pointues et recourbées l'une vers l'autre.
___Ce joli personnage s'éleva en un saut et resta en l'air, comme porté par un nuage noirâtre. Il me lança :
__- Eh bien ! Tu n'es pas très doué !
___Sa voix, trop aiguë pour appartenir à un mâle, me laissa supposer qu'il s'agit d'un être féminin. Il y avait comme un écho dans ses paroles, un peu comme si elle avait parlé depuis quelque endroit éloigné, un écho d'outre-tombe.
Je vais arranger ça, avait-elle repris avec un sourire mesquin.
___Elle claqua des doigts et la chaîne qui me retenait prisonnier à cet endroit sale et ténébreux se rompit aussitôt, tout comme une partie des barreaux de ma cage, créant de cette manière une issue, que je m'empressai d'emprunter. Alors elle m'interpella :
__- Hé ! Où vas-tu ? Tu ne penses tout de même pas que je vais te laisser partir de cette façon ? Je t'ai libéré, je suis ta maîtresse à présent. Regarde-toi, un si bel animal, ça doit respect à son maître !
___En un autre claquement des doigts, elle fit apparaître un miroir entre nous. Je me vis. Je ne compris pas tout de suite. L'image que me renvoyait la glace était celle d'une bête féroce ; un animal posté sur ses quatre pattes, une longue queue couverte de poils gris comme tout le reste du corps, une crinière noirâtre du haut du crâne jusque sur le cou, une tête à la gueule affinée en museau, deux petites oreilles pointues dressées telles des fusils chassant le perdreau, des crocs acérés d'un blanc inquiétant, et des yeux bleu azur, accompagnés d'un regard menaçant. Voilà comment je me vis à cet instant-là. Stupéfait, je reculai d'au moins quelques mètres, jusqu'au mur du couloir.
__- Ça fait un choc, n'est-ce pas ?
___En effet, j'étais choqué, désemparé. Mais dans l'absolu, je ne pouvais me préoccuper d'une guérison à cette maladie inconnue dont j'étais la victime. Tout avait changé depuis que j'étais entré dans la forêt de Firone, alors pourquoi pas moi-même ?
___Donc le petit être et moi nous dirigeâmes, dans des égouts sinistres et puants, vers une sortie qui, à priori, devait nous mener à la surface. Nous trouvâmes cette issue de secours, après un court périple souterrain durant lequel je disposai du temps nécessaire pour m'habituer à mes nouveaux sens de bête. Je pensais que l'orifice que nous avions trouvé dans une épaisse muraille nous amènerait en ville ou mieux encore, sur une plaine. Non. Au lieu de cela, le trou débouchait sur l'intérieur d'une tour que nous dûmes gravir pour retrouver l'air extérieur. La porte de bois pourri donnait sur un rempart du château d'Hyrule.
___Le château étant situé à plusieurs lieues de Toal, je me trouvai totalement stupéfait d'avoir parcouru une si longue distance en aussi peu de temps ! Cependant, ne sachant que faire pour le moment, je décidai de lui faire confiance, à elle. Je devais rencontrer une personne, à ses dires... Elle me guida jusqu'à elle, m'aidant à passer de toit en toit au-dessus des cours du palais, grâce à sa magie invoquée de ses doigts fluets, à éliminer d'énormes oiseaux noirs et agressifs, attaquant leur proie avec leurs serres aiguisées et leurs becs aussi piquant que des pieux.
___Enfin nous arrivâmes à une autre tourelle, opposée à la nôtre. Il semblait faire nuit, malgré les nuages noirâtres aux reflets orangés, et cette haute tour qui se découpait sur un fond de ciel rougeâtre n'inspirait réellement aucune confiance. Cependant, nous pénétrâmes en ses murs. Au sommet d'un escalier en colimaçon se trouvait une chambre vaste et richement décorée. En face de la porte, sur le mur, étaient un somptueux vitrail représentant un aigle rouge, les ailes déployées, et surmontés de trois triangles d'or, assemblés en un seul. Devant cette ½uvre d'art se tenait une personne de taille moyenne, portant un long manteau bleu marine, le capuchon rabattu jusque sur sa figure. Dès que nous entrâmes dans la pièce, elle vola la trouver. Qui était-ce ? Qu'en savais-je ? Je m'attendais à tout comme je n'espérais plus rien désormais, compte tenu de la situation.
___La mystérieuse personne se tourna vers moi et me considéra un moment, de sous sa capuche. Puis elle souleva ce voilà opaque pour découvrir son visage et son front. C'était une femme. Son teint était de neige. Ses cheveux blonds. Ses yeux bleus comme le ciel. A chacune de ses oreilles pendait des boucles rouges, suivies par une série de deux anneaux d'argent de chaque côté. Son front arborait un diadème d'or, scintillant à la lumière de la bougie posée sur une table d'appoint, juste à côté du lit à baldaquin. Elle se présenta comme la princesse Zelda, héritière de la dynastie des Hyrule, famille royale gouvernant le royaume depuis des siècles. Je n'aurais jamais cru la rencontrer, elle, qui devait avoir le poids de tant de responsabilités, cette femme admirable qui se devait droite, fidèle à son peuple, cette fille si jeune, et pourtant mère d'une patrie, commandant d'une armée d'hommes plus âgés, gardienne du règne de la paix sur son monde... Et partout dans en Hyrule, on disait d'elle qu'elle était l'une des meilleures suzeraines qu'Hyrule eût portées. Non pas que ses prédécesseurs eussent été de mauvais monarques ! Mais elle, princesse Zelda, s'était tant impliquée dans le bien-être de ses sujets qu'elle avait pris leurs c½urs à tous. Par ailleurs, je me demandai comment on pourrait ne point aimer une telle personne, une grande dame dont la générosité et la bonté se transmettent en un sourire, en un regard.
___Par la suite, elle me tendit sa main droite, gantée. Elle ôta cette seconde peau de soie fine, douce et luisante pour découvrir une étoile de porcelaine, aux branches fines mais fermes, et sur le dos de laquelle brillait d'une lumière presque éblouissante un petit triangle. On pouvait distinguer là, sur le revers de sa main, les trois même formes que le vitrail portait juste au-dessus de l'aigle. Cependant, sur la princesse, seul le triangle de la partie gauche de la base brillait. Alors elle me fit remarquer que sur ma patte gauche était inscrite la même marque, avec l'unique différence que le triangle brillant sur mon membre était celui de la partie droite.
___Zelda et Midona, car c'était le nom de la petite chose qui m'avait aidé à m'échapper du cachot et à rencontrer la princesse, me contèrent l'histoire d'un monde parallèle à Hyrule : le Crépuscule.
___Lorsque les déesses fondèrent Hyrule, elle créèrent aussi un monde en dehors de celui-ci, afin d'y bannir tous ce qui s'opposeraient à elles. L'un des premiers peuples d'Hyrule avait tenté de duper les dieux avec une magie, pour sûr, bien inférieure aux pouvoirs divins. La sentence pour ce peuple eut alors été l'exclusion à jamais en ce monde de ténèbres. Pourtant, avant d'exiler ces criminels, les déesses prirent grand soin de briser l'instrument diabolique dont usaient ces gens, et d'en disperser les parties en Hyrule. Les dieux avaient aussi chargé les six Sages du royaume du Miroir des Ombres. Grâce à ce mystérieux objet, on envoyait les plus grands criminels du domaine errer en cette dimension inconnue qu'on nomme le Crépuscule.
___Midona ajouta que le peuple que les dieux avaient jadis envoyé en exil dans le Crépuscule était le même peuple dont elle était issue. Ils avaient instauré un royaume, dans ce monde à la base réservé pour la discorde et le chaos, un royaume juste, où le peuple des ombres vivait en paix et en harmonie. Mais un jour, un affreux sorcier du nom de Xanto avait renversé le pouvoir royal et s'était appliqué à régner en tyran sur le royaume des ombres. Désormais, Xanto ne désirait plus borner les limites de son empire au Crépuscule ; il voulait conquérir Hyrule.
___Le matin même, des monstres étranges avaient envahi le palais. Dans la sale du trône, elle et son armée avaient été soumis. Xanto l'avait faite enfermer. Zelda paraissait tendue en racontant cela. Elle souffrait pour son peuple, disait-elle... Une grande suzeraine. Midona nous exposa son idée : retrouver l'amulette utilisée par son peuple jadis à des fins machiavéliques pour vaincre Xanto et libérer d'une même occasion le royaume des ombres et Hyrule. La princesse et moi-même approuvâmes cette idée.
___Par conséquent, Midona, qui était en réalité la princesse du Crépuscule, ce que Zelda et moi n'apprîmes que plus tard, nous nous mîmes à la recherche des fragments de cette amulette mystique. Plusieurs fois, nous fûmes mis en gardes par les esprits de la Lumière d'Hyrule. Mais notre quête était nécessaire pour sauver le royaume de l'influence maléfique de Xanto.
___Durant mes nombreux voyages, j'appris énormément sur moi-même, et notamment sur la marque que je porte sur la main gauche. Il existait jadis en ce monde une place sacrée du nom de Saint-Royaume. En cet endroit, les trois déesses créatrices d'Hyrule avaient caché leurs reliques. Ces reliques se présentaient sous la forme de trois triangles d'or et de lumière, un correspondant à chaque déesse. Une prophétie disait :
___"Ô toi, heureux qui touchera le premier les triangles d'or et de lumière... Souviens-toi de ces paroles. Toi qui auras bravé tant d'épreuves pour arriver jusqu'ici, toi qui auras donné ton sang et ta vie pour ouvrir ces portes, prends garde ! Si tu as un c½ur pur, alors en touchant la sainte relique de la Triforce tu feras connaître à Hyrule l'âge d'or... Mais si ton âme est tourmentée et tes desseins noirs, alors tu n'obtiendras pas le pouvoir divin et la Triforce ne te reviendra pas entière. Seul un fragment te sera donné, les deux autres iront aux élus des dieux."
___Une légende disait aussi que jadis en Hyrule, la prophétie s'était une fois réalisée. Un être vil et perfide s'était amusé de violer le Saint-Royaume des dieux et avait tenté de s'emparer de la Triforce, à la façon d'un brigand qui pille de braves paysans. La relique sacrée avait donc éclaté, comme le dans la prédiction. Le vilain avait alors hérité du fragment de la Force ; une ancêtre de la princesse Zelda, elle avait reçu celui de la Sagesse. Enfin, le troisième et dernier morceau de la Triforce, le Courage, avait été remis à un garçon de la forêt, élu par les dieux pour s'élever au rang de Héros du Temps. Cet homme, ce chevalier, pouvait, dit-on, voyager au travers des âges à sa guise, aidé des six Sages du royaume d'Hyrule et de la princesse de l'époque. Il portait la même marque que moi.
___J'étais donc aussi un élu des dieux et je portais en moi la Triforce du Courage. Et je devais, de même que le Héros du Temps, accomplir ma destinée et sauver Hyrule de l'être maléfique. Cependant, il s'avéra que le véritable mal de notre histoire ne fut pas Xanto le sorcier ; des siècles auparavant, à l'époque du Héros du Temps, le monstre qui avait mis à feu et à sang le royaume, en tant que porteur de la Triforce, n'avait pu mourir complètement lorsque le Héros lui porta un coup fatal. De ce fait, les Sages avaient jugé bon d'expédier ce mal en puissance dans la dimension du Crépuscule.
___Là, Ganondorf, ou tout du moins son âme, avait trouvé Xanto. Se nourrissant de la soif de pouvoir du sorcier, le plus fort puisa la force du plus faible pour recouvrer la sienne. Ganondorf revint ainsi conquérir Hyrule aux côtés de l'usurpateur du Crépuscule. Nous dûmes le combattre aussi, bien qu'il n'eût retrouvé de forme physique qu'après la mort de Xanto.
___Quant à ma forme de loup, Midona, peu à peu, était parvenue à la maîtriser. Grandement aidés les esprits de Lumière, nous découvrîmes que ma métamorphose était due au Crépuscule ; dans ce monde nous autres, Hyliens, ne sommes pas supposer exister physiquement, nous nous transformons donc en âmes. Mais mon cas est différent des autres, pareillement à celui de la princesse Zelda. Afin de subsister en ce sombre univers, les déesses m'ont donné la faculté extraordinaire de devenir un animal au courage infini. Pourtant, je peux aussi exister dans le Crépuscule sous forme humaine, grâce à de minuscules cristaux que Midona appris très rapidement à contrôler ; elle s'en servit pour me métamorphoser tantôt en humain, tantôt en loup.
___Une fois cette longue et pénible quête enfin accomplie, mon devoir étant fait, je me retirai vers ce doux village de Toal vaguer à mes occupations d'antan telles que les chèvres ou la pêche. Depuis, je vis dans une tranquillité à rendre jaloux n'importe quel autre homme ; je suis marié à une charmante dame, la fille de l'ancien chef de Toal, et j'ai un fils ainsi qu'un petit-fils. Mais les années ont passé et le Héros qu'on acclamait autrefois, le fervent serviteur du peuple, n'est plus qu'aujourd'hui un tas d'os et de chair desséchée.
___Je suis malade. Mon mal vient de très loin. De si loin qu'aucun docteur n'a pu l'expliquer. Alors que j'écris ce journal, tenant une magnifique plume rouge et or entre le pouce et l'index de ma main gauche, je me sens faiblir. N'espérons point le miracle ; mon tour arrive. J'ai pris le soin d'embrasser ma femme et de lui déclarer ma flamme encore ce soir. Je me suis préoccupé de mon fils, sa femme, et leur enfant, un gamin aux yeux d'un bleu si profond que l'on s'y perdrait et des cheveux blonds comportant de fascinants reflets dorés. Comme il me ressemble...
___Ça ne sera plus long, non, je le sens. Je sens venir la mort à grandes foulées. Je pose la main gauche sur ma couette de coton, et je la regarde. Aucun doute. La lueur de ma marque brille de moins en moins au fur et à mesure que j'entends la faucheuse approcher.
___J'ai froid. Ma gorge est sèche. J'ai très froid. Mon pouls s'accélère. Je suis frigorifié. Mes oreilles n'entendent plus que le bruit sourd des pas de sa monture. Mais je n'ai pas peur. Je ne crains pas la mort, moi qui l'ai bravé les dieux seuls savent combien de fois. La bougie sur ma commode vient de s'éteindre ; j'écris à présent à la lueur pâle et blafarde de la pleine lune. Je vais mourir, je vais mourir. Pourtant, il me tarde que tout cela s'arrête enfin. Il fait si froid maintenant que j'en tremble.
___Ma vue baisse ; mes yeux doivent se geler. Mon toucher s'est évaporé ; je viens de planter la plume dans l'extrémité d'un de mes doigts et je n'ai rien senti. Mon odorat ne renifle plus ; la forte odeur de renfermé de ma chambre ne me chatouille même pas les sinus. Le goût que j'ai dans la bouche est le plus fade qui puisse exister ; le goût de la fin, le tout dernier, le goût du néant. Il me semble apercevoir une ombre sous la porte. La poignée semble se tourner.
___Elle va entrer. Je n'ai pas peur. Je l'affronterai, elle aussi. Et si je ne remporte pas le combat, tant pis. Etre courageux, ce n'est pas se battre avec frénésie jusqu'à son dernier souffle et faire face aux pires dangers sans penser ; mais c'est surtout oser penser avant de partir au front. Cette plume de feu commence à me lâcher. Adieu.



"Elle se présenta comme la princesse Zelda, héritière de la dynastie
des Hyrule, famille royale gouvernant le royaume depuis des siècles."
P R O L O G U E : LA FIN D'UN HEROS
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# Online seit Sonntag, 21. Oktober, 2007 um 09:23

Geändert am Mittwoch, 24. Oktober, 2007 um 11:26

C H A P I T R E 1 : L'INFANTE D'HYRULE

____Mon nom est Link. Je viens de l'humble village de Toal, en Latouane, région méridionale d'Hyrule, bordée par de gigantesques falaises aux rocs tranchants comme le bec des vautours des déserts de l'ouest au sud, ainsi que par la dense et sombre forêt de Firone au nord. Il y a longtemps, je quittai ma contrée d'origine afin de me lancer à la découverte des paysages et des milles merveilles du monde. Voici mon histoire.

____Cela remonte à dix-sept ans environ après le décès de mon grand-père. Alors qu'il nous quitta, je n'avais à peine qu'un an. Mon père et tous les gens avec qui l'occasion m'est venu de discuter de lui m'ont souvent affirmé qu'il était fort sage, loyal et bon. Je sais même qu'il servit la famille royale pendant plusieurs décennies. Cependant, le malheur me l'avait enlevé trop jeune pour m'avoir permis de le rencontrer, cet homme exceptionnel, celui que j'idolâtre depuis toujours, que je vénère sans mentir.
____Tout d'abord, mes aventures commencèrent du jour où, poussé par mon envie de quitter le foyer parental, j'allai m'enfuir chez ma grand-mère, prétextant vouloir à tout prix veiller sur elle, à ce moment-là malade, alors que la réalité fut toute autre. Aider mon aïeule à ne pas crouler encore sous le joug de la vie n'était pas un réel motif ; je désirais perfectionner mon entraînement au maniement du fer. Bien entendu, j'étais attaché à ma grand-mère. C'était elle qui m'avait donné les premières fessées, les meilleures gâteries au monde, ainsi que les plus judicieux conseils. Et je tenais à elle comme à une mère, ou presque, la mienne étant morte en me mettant au monde. Je vivais donc chez ma grand-mère, en lisière de Firone, dans la hutte, perchée sur un énorme tronc d'arbre, qu'avait jadis érigé mon grand-père pour offrir à sa femme un cadeau de mariage décent.
____Chaque jour était pour moi un jour nouveau, bien qu'ils se ressemblassent tous, du lundi au dimanche, de la même manière dont les mois s'enchaînent dans une même saison, apportant des changements, certes, mais que l'on ne remarque point. Ce matin-là, aux aurores, je me levai et me lavai. Puis je descendis l'échelle de bois plantée contre un mur de la pièce principale, une salle circulaire haute de deux étages, avec dans un mur un renfoncement où ma couchette gisait sur le palier. Il est vrai que j'étais d'un désordre et d'une négligence affreuse. Je pris une collation, passai surveiller ma grand-mère qui dormait encore, la tête enfoncée dans son oreiller, la couverture aux pieds et grelottant de froid. Je la couvris, lui remis des cendres dans le chauffe-lit, avant de sortir, armé d'une lame de fer blanche, que mon père avait forgée exclusivement en mon honneur. Comme tous les matins, j'allai couper quelques herbes sauvages dans la forêt de Firone car, en plus d'étudier l'art martial, je m'intéressais de près aux plantes et à leurs vertus médicinales également. Il me semble que je ne trouvai rien ce jour-ci, ou rien d'autre que quelques poireaux et deux ou trois Navi de Mojo, fleurs à la tige fine et verte, d'un vert presque noir, presque invisible dans l'ombre, et aux quatre uniques pétales bleu clair disposés en croix autour d'un c½ur blanc et quasiment dépourvu du moindre pollen. Ces fleurs sont belles, très belles. Enfin, j'exerçai mon revers, mon coup plongé et mon brise-casque sur un épouvantail décapité et manchot, lequel servait de cobaye à tous les coups de lame que mon aïeul avait pu répertorier dans un ouvrage de lui, en une dizaine de volumes.
____Quand l'astre brûlant de vie approcha du zénith, je décidai qu'il me faudrait rentrer et m'occuper d'Iria, bien que mon père eusse dû passer la soigner dans la matinée. J'arrivai à la maison. La vieille était en train de boire un breuvage à base de gaines de Mojo, qui avaient, je l'avais lu dans un livre, la propriété de guérir de certains maux incurables qui parcourent les forêts. Pour le déjeuner, j'estimai que de la soupe suffirait. J'y ajoutai simplement quelques pommes de terre et une Navi que j'avais eu le temps de faire sécher, durant mon entraînement du matin. Cela devait remettre grand-mère sur pieds !
____Nous passâmes à table, de la plus simple manière qui soit. Moi, venant de dresser le couvert sous les yeux vides de ma grand-mère, dirigeant la marmite vers la table, et elle, assise, laissant passer tout objet et toute agitation autour d'elle. Elle me faisait peine à voir. Elle mangea son bol de soupe froid. Elle préféra attendre qu'il ne fût plus chaud. Quant à moi, je ne protestai pas bien longtemps ; elle était ma grand-mère, je n'étais que son petit-fils. L'après-midi passa, lentement, chaque seconde semblait des heures à mes yeux, chaque battement de mon c½ur paraissait un siècle à mes tempes. La vieille avait changé de place et s'était affalée dans un fauteuil en osier, tressé par elle-même dans sa jeunesse. Elle tricotait. Quoi ? Je ne saurais le dire, je n'ai jamais vraiment su interpréter les symboles qu'elle reformait sur ses ouvrages. Soudain, on frappa à la porte.
____J'allai ouvrir. Je me trouvai nez à nez avec un homme maigre, mouillé de sueur, les cheveux bruns et sales. Il portait une sorte de toge antique blanche, très courte, et une casquette rouge était posée sur sa tête. De son épaule droite jusqu'à sa ceinture pendait un sac de cuir aux boucles cuivrées. C'était un facteur. Il me tendit une lettre, cachetée à la cire rouge, qui devait provenir de très loin mais qui avait sûrement voyagé dans des conditions manifestement déplorables, à en juger par les froissements de l'enveloppe en parchemin. Le facteur repartit aussitôt que j'eus pris le courrier. J'entrai pour lire ce fameux billet...
____Les armoiries sur le cachet étaient celles d'un aigle surmonté d'un triangle. Je ne le connaissais pas. Je questionnai donc ma grand-mère. A ce que je lui dis, elle se leva presque d'un bond et s'avança du plus vite qu'elle put vers la table. Elle déchiffra ce que je n'avais pu comprendre ; le sceau du cachet n'était autre que celui de la famille royale d'Hyrule. Quelle grande surprise lorsque l'on sait que la seule personne à qui le parchemin eût pu être adressé était morte dix-sept ans auparavant ! Il devait y avoir une erreur à un endroit. Et en effet, il y en avait une, une erreur volontaire. La lettre disait :

____Monsieur Link, chevalier à la cour de la princesse Zelda la seconde d'Hyrule,
____Nous vous informons avec regret que sa Majesté la suzeraine bien-aimée du peuple Hylien a décédé la nuit dernière dans son sommeil. De ce fait, en tant que proche de la défunte reine et membre de la cour, nous vous convions avec la plus infâme des souffrances aux obsèques et l'inhumation de feu Zelda la seconde, princesse d'Hyrule.
____En espérant compter une personne de plus pour soutenir notre chagrin,

Zelda la troisième, infante du royaume d'Hyrule


____A l'attention de madame Iria.
____Par erreur, madame, nous vous avons posté un billet à l'adresse de feu votre mari qui autrefois fut compté parmi les plus fervents et les plus efficaces des serviteurs de la famille royale. Nous vous prions de prendre cette invitation et de vous présenter de vous-même à l'entrée du château, place de la citadelle d'Hyrule, afin de, si tel est votre souhait, pouvoir bénéficier d'un laisser passer pour occuper la place de feu votre époux auprès de la cour durant la cérémonie.
____Avec, madame, nos excuses les plus sincères et les salutations les plus distinguées,

Daphnès le premier, héritier du trône d'Hyrule

____La vieille lut avec attention. Sans dite un mot, elle se précipita dans sa chambre en me lançant un bref :
___- Cours à la bergerie, le gros aura un cheval pour toi !
___- Où allons-nous ? demandai-je, perplexe.
___- On part pour le château, mon fils ; je veux voir Zelda. Et dis bien au gros d'atteler !
____Je ne discutai point. Le soir-même, nous partions. Le vieux Menrick, propriétaire de la bergerie du village de Toal, m'avait fait cadeau d'une superbe jument, en guise de présent pour mon anniversaire. Elle était forte, sa robe était soyeuse et rousse comme la mèche des comètes qui défilent à toute vitesse, esquivant adroitement les étoiles et les planètes. Sa queue avait une couleur de neige, ce qui lui donnait un certain panache. Ce magnifique équidé se trouvait également doté d'une crinière d'un noir de geai, soulignant le contraste entre son cou aux muscles saillants et sa tête, du même roux que le reste de son corps, avec cependant une subtile tache blanche en triangle entre les deux yeux. Je fus fasciné par le premier regard qu'elle me lança ; de ses yeux noirs et aussi profonds que le cosmos, on pouvait lire à la fois une hargne incomparable et une générosité abondante. L'alchimie s'était faite entre elle et moi. Menrick me dit de lui choisir un nom, comme elle n'en portait point encore. J'optai pour le premier qui me vint à l'esprit : Epona. Le berger eut un petit rire.
___- Tu es étrange, dit-il en me regardant du coin de l'½il, tu es exactement comme ton grand-père. Cette jument, c'est rien d'autre que la petite-fille de celle que le vieux montait quand il voyageait... La sienne s'appelait pareil.
____J'en restai bouche bée. On m'avait souvent dit avant que j'aurais pu être confondu avec mon ancêtre, mais j'avais alors jusque là pensé qu'il était normal de ressembler à ses origines...
____Ma grand-mère et moi partîmes le soir même, alors que le jour saignait. Je ne connaissais pas Hyrule, je m'y serais perdu dans les plaines si je n'avais pas été accompagné. A dire vrai, c'était la toute première fois de ma vie que je quittais les terre de Latouane et de Firone. Le paysage m'émerveillait ; Iria me fis prendre un sentier à l'ouest de la plaine de Firone, car il fallait absolument que je visse le lac Hylia, selon elle. Je le vis, en effet. De haut, pour sûr, nous traversâmes la vallée en longeant le viaduc. En dessous de nous, profondément enfoncé dans cette cuve créée par deux plateaux élevés, une vaste étendue d'eau claire, translucide et pure décrivait comme une mer intérieure entre les falaises. En regardant vers l'est, nous pûmes apercevoir, construit sur un léger affaissement du plateau, une sorte d'arène ou d'amphithéâtre à l'abandon, perché et dominant l'océan de lumière alimenté par une chute aboutissant sans doute d'un fleuve dont la source devait se trouver plus en amont. Le soleil sanglant se reflétait sur la surface moirée du lac.
____La nuit tombait tout juste lorsque nous atteignîmes les portes de la citadelle. Les gardes allaient lever les ponts, mais nous leur fûmes signe de patienter un tout petit peu plus avant de nous laisser passer une nuit dehors. Il me semblait rêver ; tous ces bâtiments de pierre et de brique, aux toits tantôt d'ardoises, tantôt de tuiles, ces rues pavées avec des dalles de terre cuite... Tout cela me paraissait totalement irréel. Encore que la ville m'apparut bien calme.
____La vieille m'entraîna entre deux maisons hautes et sinistres, et, arpentant la ruelle sombre, me conduisit jusqu'à une auberge. Je n'aurais jamais cru que ma grand-mère avait si fiable souvenir de cet endroit. Elle insista pour que je poussasse la lourde porte de cette taverne, faite de bois de séquoia, lourde et épaisse. De la musique, des cris, des rires, des pleurs et une suave odeur de nourriture émergeaient de cet antre. Je ne pus résister à l'envie d'entrer.
____La salle de réception était immensément grande ; elle se trouvait, par chance, être profonde, les tables sur la gauche dans un renfoncement de la cloison, le bar au mur à droite. Des gens étaient assis aux tables, à jouer aux cartes et fumer leurs chicots, chope de bière dans une main, jeu dans l'autre. Ils riaient et criaient au tricheur s'ils perdaient. Cela me fit beaucoup rire. Rassemblé vers le comptoir, des hommes et des femmes, plus jeunes, commandaient quelque chose à consommer, levaient leurs verres d'une main tremblante, renversant du vin partout autour d'eux, trinquaient à la mémoire de la princesse. Ma grand-mère se sentit faillir, je l'accompagnai à une chaise, avant de partir demander une chambre pour la nuit au comptoir.
____Derrière le bar de bois miteux se tenait une très vieille dame. Elle avait l'air grasse, notamment au niveaux des hanches. Elle se dandinait comme si elle eut encore vingt ans, traduisant par son mouvement du bassin le désir de séduire, le besoin de charmer. Son visage ne portait pratiquement pas de rides, mais ses yeux étaient maquillés d'une façon assez étrange et elle avait coiffé ses cheveux grisonnants en une demi-queue, laissant tout de même un couple de mèches, chacune disposée de part et d'autre de sa figure. Ses mains, aussi grasses que ses cuisses qu'on devinait sous le tablier, avaient de tous petits doigts, très courts, boudinés et manucurés, et portaient tous au moins un bijou. Lorsqu'elle m'aperçut, elle secoua sa tête comme pour remettre en place une mèche qui lui meurtrissait l'½il, en traçant une courbe sensuelle et attirante. Puis ce mouvement fut suivi par un subtil clin d'½il, avant qu'elle ne s'avançât vers moi pour me demander :
___- Pourquoi reviens-tu ici ?
___- Pardon, madame ? rétorquai-je à mi-chemin entre le monde du fantasme et l'embarras. Je ne suis jamais venu ici.
___- Oh ? fit-elle en prenant un ton déçu, levant les sourcils et poussant un lourd soupir avant de continuer. Je me disais bien que tu n'avais pas changé... Hum... Trop beau pour être vrai, je suppose. Dis-moi, mon garçon, que désires-tu de la part de la bonne Telma ?
___- Une chambre, s'il vous plait, répondis sèchement, impatient de pouvoir m'éloigner un peu de cette dame qui commençait à me faire avoir quelque crainte. Pour deux. Ma grand-mère est là-bas. Elle est malade.
___- Ta grand-mère ? s'étonna-t-elle encore. Ça alors ! Qu'un beau jeune homme comme toi ne voyage pas seul, ça se comprend, mais avec ta grand-mère...
Et pourtant...
___- C'est un scandale ! C'est quoi sont p'tit nom à ta grand'mé dis-moi ? continua cette folle devenue complètement hystérique. Elisabeth ? Geneviève ? Bérénice ?
___- Iria, la coupai-je.
____Telma se tut un moment. Elle regarda la vielle dame qui m'accompagnait, puis parut hésiter un instant avant de quitter ses verres et ses fûts pour aller la voir. Sans un mot, elle m'aida à la porter jusque dans une chambre bien isolée du bruit, chauffée convenablement, avec du linge propre et même des couvertures en cas de besoin. Nous mîmes ma grand-mère au lit puis la patronne entama la discussion.
___- Comme tu as changé, Iria, disait-elle sur un ton maternel.
___- Toi aussi, Telma, répondit ma grand-mère en toussant à la mort.
___- Ne te fatigue pas, je vais m'occuper de toi, une fois encore.
___- Non, non, refusa Iria, réagissant selon son caractère si modeste et humble, Link est là pour ça, ne t'en fais pas. Pose des questions, il te dira tout.
____Alors Telma et moi prîmes congé de ma grand-mère et retournèrent au rez-de-chaussée, dans la salle du bar. Elle me questionna à propos de mon identité, qui la laissait encore perplexe et hésitante. Elle me dit que je lui rappelai réellement mon grand-père et commença à me conter leurs petits complots, du temps où la taverne était aussi le siège secret d'une organisation luttant pour la paix et l'ordre en Hyrule, et à laquelle mon glorieux aïeul s'était associé à plusieurs reprises. Il s'avéra qu'en dessous de ses airs de catin, Telma était une femme tout ce qu'il y a de plus honorable, forte et franche. C'était une personne « bien », comme aurait certainement dit mon père.
____La nuit passa. Je ne dormis pas. Je n'en connais point la raison. L'agitation de ma soirée ? L'excitation d'être autre part en Hyrule qu'en Latouane ? L'appréhension de devoir me présenter le lendemain au palais ? Aucune idée, pas même infime. Je pensais à tant de choses ; je songeais à mon Héros, à ma jument couchée dans l'étable privée de Telma, à l'état de santé de la vieille qui empirait se dégradait jour après jour... Par ailleurs, je me levai plusieurs fois dans la nuit pour aller soit la recouvrir d'une couverture supplémentaire, soit pour lui apposer une serviette fraîche sur son front brûlant. Elle cracha souvent, au début du mucus, puis du sang. Je la regardais souffrir et cela me retournais le c½ur.
____Le jour fut long à se lever ; le fils de Telma, un célibataire endurci, grand, maigre, le crâne dégarni et les joues creuses, aux doigts squelettiques, nous porta deux petit-déjeuners fort copieux que je n'avais pas commandé la veille. Suite au repas du matin, nous nous habillâmes du mieux que nous pûmes et quittèrent la taverne pour nous rendre au château, situé à tout juste de l'autre côté des douves au nord de la ville, adossé à un col verdoyant. Sans aucun doute, le château d'Hyrule est le plus grand chef-d'½uvre architectural que l'on puisse accomplir. Je n'ai même pas de mots pour le décrire. Six tours sont disposées en hexagone tout autour d'un édifice central heptagonal immense en hauteur. Toutes ces tourelles sont reliées entre elles par de grands murs blancs, puis au centre par des ponts suspendus comme des remparts sans bases. Les toits sont d'ardoise bleue et donnent l'impression de refléter les cieux. C'était une belle journée.
____Aux portes du palais, ma grand-mère expliqua aux gardes le motif de notre présence, leur montra le billet que nous avions reçu et on nous laissa entrer sans problème. La première cour, la principale, ressemblait à un jardin à la française. A gauche comme à droite, on pouvait voir un chemin de cailloux de couleur sable, bordé par des haies de gui taillées basses en carré. Entre la muraille externe de la cour et la première haie, une grande sculpture en marbre s'élevait, posée sur une énorme dalle carrée. Au centre, fin pilier montait vers le ciel, se terminant par un magnifique triangle qui le surmontait, au même niveau que les remparts. De chaque côté de ce pilier pointaient également deux spirales, faites de deux fils chacune, qui s'enroulaient comme s'ils s'eurent servi l'un de l'autre pour grandir jusqu'à la voûte céleste.
____Droit devant nous, la foule formait comme un couloir pour laisser passer les hauts personnages. Nous faisions partie de ces gens-ci, les hautes figures. Pour sûr, nous n'étions considérés comme tel seulement aujourd'hui, mais nous profitâmes de ce hall de gloire pour pénétrer dans la grande salle du palais. Le plafond était haut. La pièce avait six côtés ; nous entrâmes par l'un d'eux, puis de part et d'autre de celui-ci, des corniches s'accrochaient sur fermement sur deux murs, alors qu'une seule autre, un peu plus grande, était perchée sur la façade en face de nous. Le sol était carrelé de marbre, en damier, un carreau blanc, un carreau vert. Aux angles des murs et sous les corniches avait été posées d'imposantes colonnes antiques, comme il se fait dans les grands théâtres. Sur les quatre premières corniches, d'importantes gens prenaient place. Sur l'autre, dont les murs adjacents avaient été parés de tapisseries avec les armoiries de la famille royale, se tenaient des membres de la noblesse. Iria désigna une créature qui me sembla bizarre ; c'était le roi Scarf, du peuple Piaf des hautes montagnes, un peuple ailé à la capacité de voler. A côté de lui, elle me nomma le prince Lars, des Zora, un peuple aquatique vivant plus au nord d'Hyrule.
____La cérémonie allait débuter ; chaque personne finissait de choisir sa place. Ma pauvre grand-mère et moi nous assîmes et elle ôta son manteau émeraude. Je ne l'avais pas vue avant de quitter l'auberge. Elle revêtait une robe longue et noire, parsemée de perles scintillantes. Pour office de ceinture, un cordon blanc éclatant entourait le bas de son ventre et se nouait en ce qui pouvait ressembler à une espèce de rose, sur le côté gauche. Elle avait laissé ses cheveux détachés. Ses yeux illuminaient à eux seuls toute la pièce, avec leur bleu océan. Ils faisaient germer une envie d'évasion, de voyages, d'aventures, de risques, et de folies. Alors que je regardais son collier de perles authentiques, je remarquai d'intrigantes marques violacées sur son cou. Je me retins de parler mais mon c½ur faillit chavirer. Il se mit à battre de plus en plus rapidement jusqu'à ce que l'évêque Hylien commençât la cérémonie.
____Il se mit à parler de la princesse Zelda et de sa vie, il mentionna certaines personnes, en fit pleurer d'autres. Peu après le début de la messe, je posai les yeux sur la tribune en face de moi, la tribune royale. Là, une jeune femme encapuchonnée semblait me fixer. Et j'eus comme une irrésistible envie de la fixer à mon tour. Elle ne bougea pas. Moi non plus. Nous passâmes la cérémonie à nous regarder. Pourquoi ? Je n'en sais rien.
____Enfin le curé ordonna de se rendre dans le cimetière royal afin d'assister à l'inhumation du corps. La jeune fille partit bien avant tout le reste de sa famille. J'en fis de même, pour la suivre. A l'extérieur, alors que tout le monde se dirigeait vers l'aile est du château, je pris en direction de l'aile ouest.
____J'empruntai divers chemins entre les nombreux jardins, me piquai dans un buisson de roses, mais enfin je la trouvai dans une crypte à l'aspect morbide. C'était un petit renfoncement dans un mur de pierre, crasseux, le sol n'était que de boue. A ma vue, elle feinta de prendre la fuite en passant derrière une murette. Je m'élançai sur ces pas ; elle avait disparu. Je n'y compris rien. Déboussolé, seul au milieu d'un château aux mille et une pièces, aux mille et un jardins, je commençai à errer le long des murs, esquivant avec habileté les regards indiscrets des patrouilles de gardes en côte de maille. Où était la sortie ? Je ne la trouvais pas ! Au bout d'un long moment passé à arpenter des haies, des murailles, à ramper dans la terre poudreuse, à escalader des murs de lierre et des escaliers, à quatre pattes pour ne pas me faire remarquer, j'arrivai sur un rempart. Sur la droite, en bas, se trouvait un gigantesque et somptueux cimetière. Je vis des gens rassemblées autour d'une pierre tombale ; j'étais au-dessus du cimetière.
____La jeune fille encapuchonnée reparut, pressant le pas entre les tombes, et rejoignis les nobles, sans que personne ne semble prendre garde de son retour. Elle se posta à côté de ma grand-mère. J'observai avec attention la scène, depuis la bénédiction du clerc qui lança quelques gouttes d'eau brillantes sur la fine caisse d'ébène, jusqu'à la fermeture de la sépulture. La mystérieuse jeune femme et la vieille ne s'étaient pas quittées et marchèrent d'un pas lent en suivant la foule. Tandis que tous passèrent l'arche de pierre, elles s'enfuirent par un tout petit chemin, très étroit, à peine visible entre les bâtiments. J'attendis que la grille eût été abaissée pour bondir par-dessus les créneaux de mon perchoir et les suivre.
____Elles n'étaient pas bien loin, cachées dans cette espèce de ruelle sordide, et je les retrouvai sans difficulté. La femme avait enlevé son capuchon. De longs cheveux d'or pendaient derrière elle, jusque dans le bas de son dos. Elle avait le teint blanc, comme l'exige la royauté, et ses yeux bleus de la couleur du ciel, profonds, bienveillants et innocents auraient pu fasciner les dieux. Son nez, court, droit, et légèrement pointu traduisait avec ses lèvres un caractère au naturel bon, mais ferme quand il faut l'être. A chacune de ses oreilles était pendu un triangle fait de trois autres triangles d'or monté en pyramide.
___- Vous ne comprenez pas, princesse, expliquait ma grand-mère, secouée, j'ai besoin de m'y rendre.
____Je l'interrompis en posant le pied sur une fine branche qui cassa sous mon poids. La fille, cette fois, ne chercha pas à fuir. Elle se tourna vers moi et me dit :
___- Tu n'es pas celui que je croyais que tu étais, maintenant ramène cette vieille dame chez elle et occupe-t'en du mieux que tu pourras.
___- Mais qui êtes-vous ? rétorquai-je désemparé.
____Elle ravala sa salive.
___- Je suis Zelda, infante du royaume d'Hyrule, s½ur du prince Daphnès Nohansen Hyrule et fille de feu Nohansen Willem Hyrule, petite-fille de feu la princesse Zelda la seconde d'Hyrule.
___- Balivernes ! cria subitement mon aïeule, comme prise d'une colère monstrueuse. Elle n'est pas l'infante ! L'infante a disparu il y a dix-sept ans ! Vous n'êtes pas l'infante, vous êtes la princesse Zelda, je le lis dans votre regard.
____Qui avait donc raison ? L'inconnue à la cape noire et qui se sauve pendant l'enterrement d'un membre de sa famille ou bien ma grand-mère malade et au seuil de la sénilité ? Comment déterminer impartialement le mensonge de la vérité ? Je n'en savais rien. Alors je demandai à l'infante de nous conter son histoire.
___- Oui, j'ai disparu il y a dix-sept années, commença-t-elle. Je n'étais en ce temps-là qu'un nourrisson et la famille fut rapidement et violemment affectée par cette disparition. Vous devez savoir qu'il existe un autre univers en dehors d'Hyrule, où l'on y croit des créatures malfamées, perfides et dénuées de sens. Il en est tout autre. Il y a dix-sept ans, un ami de ma grand-mère, devenu chevalier honoraire de la famille royale d'Hyrule, acheva une quête d'une ampleur telle qu'elle lui prit bonne partie de sa vie. Cependant, cette mission resta secrète car elle le devait, et elle le doit encore. Cet homme, madame, était votre mari. Il trouva pour ma grand-mère un objet mystique qui permet de voyager entre Hyrule et ce monde fantastique qu'est le Crépuscule. C'est à ce moment-ci que je disparus. Zelda, mon aïeule, pressentait un danger nouveau se lever sur le royaume. Craignant pour ma vie, m'a-t-elle expliqué juste avant que de mourir, elle brava les diables pour m'arracher à mes parents et me confier à une de ses amies du peuple des ombres, une certaine Midona. Midona, princesse du Crépucule, reçut de ma grand-mère la charge de m'élever, m'éduquer et me faire prendre conscience de toutes les forces mystiques habitant nos deux mondes. Souvent la princesse Zelda me rendait visite. Cependant, elle semblait chaque fois de plus en plus affaiblie, malade et torturée. Je ne savais pas encore ce qui se tramait au château, mais je me doutais bien que cela devait lui être éprouvant. J'eus un frère, aujourd'hui prince du royaume. Je pense que c'est lui que ma grand-mère craignait. Je suis de retour en Hyrule depuis seulement quelques semaines ; c'est la princesse qui, dans de pénibles efforts, a réussi à me faire rapatrier d'urgence. A ce jour, elle n'est plus avec nous, puisse son âme reposer en paix, car je ressens dans ce château ce qu'elle, princesse élue des dieux ressentait. On ne peut le définir proprement, mais le mal pèse et infecte tous les être vivants en cet endroit. C'est pour cette raison que Zelda m'a confié une mission, bien que je ne puisse quitter le palais.
____Ma grand-mère avait l'air sceptique. Pour ma part, l'infante semblait persuasive et sa parole était sincère.
___- Madame, reprit-elle en se tournant vers la vieille, je pense savoir pourquoi vous m'avez prise pour mon ancêtre.
____Elle ôta un gant de soie blanche de sur sa main droite, puis nous la tendit. Sur le dos étaient dessinés les trois mêmes triangles que portaient ses boucles d'oreilles, mais seul celui à gauche de la base scintillait. Puis elle montra ma main gauche à ma grand-mère. Je pris une expression ahurie ; le même motif avait été reporté sur ma main ! Avec l'unique différence que chez moi, c'était le triangle de droite qui brillait. Je n'avais jamais remarqué cela auparavant !
___- Alors... Tu... Toi... Link...
____Et ma grand-mère tomba au sol, évanouie. Zelda m'aida à la ramener à la taverne, où la vieille Telma fut prise d'un affolement véhément à la vue de ce corps pâle et sans connaissance. Un docteur vint. Aucun résultat. Il ne diagnostiqua aucune maladie précise. Il se contenta de constater l'état dans lequel son organisme se trouvait. Je ne pus dormir cette nuit-là. Telma non plus. L'infante avait fait envoyer un billet au palais pour signaler qu'elle n'y dînerait point, ni n'y coucherait le soir. Elle resta au chevet de la vieille, se sentant responsable de ce malaise. Telma, son fils, et moi passâmes la soirée à enchaîner les parties de cartes, de dés et d'échecs, bien que nos esprits fussent ailleurs qu'à l'auberge. Nous ne montâmes pas à la chambre car l'infante nous avait demandé de la laisser seule avec la malade toute la nuit.
____Ce ne fut que le lendemain matin, très tôt, que la princesse descendit l'escalier, le regard baissé, l'air abattu. Elle ne prononça aucun mot, nous non plus. Nous avions compris. Alors Telma me fit généreusement don d'une caravane que j'attelai à Epona. Puis je partis, spirituellement seul.
____Avant mon départ, Zelda me lança discrètement :
___- Elle aurait désiré voir une dernière fois le sanctuaire. Elle aurait aussi adoré te voir brandir sa lame. Elle t'aimait, Link.
____Je quittai la ville dès que les ponts-levis furent abaissés. Et j'arrivai à Toal dans la soirée, au couchant.




"Là, une jeune femme encapuchonnée semblait me fixer."
C H A P I T R E 1 : L'INFANTE D'HYRULE
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# Online seit Sonntag, 21. Oktober, 2007 um 15:11